Histoire d’une fausse couche

Avec ton papa, nous espérions ta venue depuis quelques mois déjà. Attente un peu fébrile à chaque fin de cycle pour savoir si tu étais là, au creux de mon ventre. Un changement subtil à l’intérieur de moi, quelques jours d’interrogations, mes seins qui se tendent un peu plus que d’habitude… La petite barre rose sur le test de grossesse me prouve que je n’ai pas rêvé, te voilà !

Nous avons fêté cette grande nouvelle au restaurant, rêvant de notre future vie avec toi. Nous avions un peu le vertige et plein de questions dans la tête. Serons-nous de bons parents ? Quel sera ton caractère ? Et la couleur de tes cheveux ?

Quelques semaines de bonheur doux. Faute de vraiment te sentir pour le moment, je t’imagine, installé dans mon utérus. Je t’aime déjà tellement.

Et puis survient une sorte d’inquiétude sourde, quelques cauchemars.

Rien de grave, je me raisonne en me disant que cela est normal face à une telle responsabilité.
Un jour, je remarque des saignements. Très légers, puis plus importants. L’inquiétude monte, je décide de consulter une sage-femme. On me redirige vers l’hôpital pour une échographie. Là, on tente de me rassurer et on me dit qu’il n’y a rien faire de toute façon. On me fait écouter les battements de ton cœur quelques secondes, moment intense que je n’oublierai jamais.
Ton papa ne sait pas vraiment comment m’aider. Il tâche de m’apaiser comme il peut, il est inquiet lui aussi.

Finalement les saignements prennent vraiment de l’ampleur, je sens que tu es en train de mourir, mais je n’arrive pas à l’admettre. Je lutte intérieurement, je supplie Dieu de te sauver.
La deuxième échographie arrive. La sage-femme me confirme : “Je suis désolé, l’utérus est vide.”
Je pleure, beaucoup. Dans les bras de ton père, désemparé lui aussi. Je hurle mon désespoir. J’ai comme l’impression d’être envahie par la mort de l’intérieur. Je me sens tellement vide : à ta place, il y a comme un trou noir dans mon ventre. Un trou noir qui m’absorberait toute entière si je n’avais pas l’amour de mon époux et l’espérance de la foi.

Mon bébé, tu étais si petit que je ne t’ai même pas pu te voir lorsque le placenta est sorti. La panique guidait mes gestes en ces jours funestes, mais j’ai réussi à le récupérer. Terreur immense de te voir partir dans les toilettes ou à la poubelle.
Je t’ai enterré au pied d’un arbre. Un moment de prière en couple dans ce coin de forêt qui ne sera jamais dérangé. Un partage en larmes qui réchauffe un tout petit peu le cœur.

Nous t’avons donné un prénom. Nous croyons que tu es toujours vivant, dans les bras de Dieu. Alors nous t’avons confié à Lui. C’est tout ce que nous pouvons faire désormais.

Il a fallu reprendre le cours de la vie. Sans toi.

Petit à petit je me suis relevée. Ton papa aussi. Doucement, très doucement la peine s’est allégée. La séparation est toujours douloureuse, elle le restera. Mais elle ne m’écrase plus. Je peux parler de toi sans pleurer à chaque fois.
Il m’a fallu beaucoup de temps, de l’aide de personnes bienveillantes et accueillantes. J’ai découvert que beaucoup de femmes autour de moi avaient, elles aussi, vécu ce drame, plus ou moins difficilement. Chaque histoire est personnelle.

Je ne connaitrai jamais la couleur de tes yeux ni le son de ta voix. Mais j’ai compris que je pouvais te faire grandir en amour, te demander de prier pour nous, tes parents. Et pour les petits frères et sœurs que tu auras un jour, je l’espère. Tu n’auras pas beaucoup connu ce monde mon bébé, mais tu as et tu garderas une place immense dans ma vie et notre couple.

Cela n’a pas été facile, mais aujourd’hui je suis capable de me sentir maman. Je t’aime mon enfant.

C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère.
Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis. Étonnantes sont tes œuvres, toute mon âme le sait.
Mes os n’étaient pas cachés pour toi quand j’étais façonné dans le secret, modelé aux entrailles de la terre.
J’étais encore inachevé, tu me voyais. Sur ton livre, tous mes jours étaient inscrits, recensés avant qu’un seul ne soit !
(La bible, psaume 139)